Histoire de vie et spiritualité
L'au-delà est au-dedans, il n'est pas après, il n'est pas derrière les nuages, au-dessus des étoiles. Il est ici et maintenant, dans un présent qui demeure et qui peut demeurer, qui est appelé normalement à demeurer à jamais. ... Le sanctuaire, c'est l'être humain.
Maurice Zundel

Histoire de vie et spiritualité

Fils d'un père tessinois et d'une mère vaudoise, je suis né à l'autre bout du lac Léman, Saint-Gingolph, un an avant qu'éclate la seconde guerre mondiale, soit en 1938.
Je ne me souviens pas de ce premier lieu de séjour. Je sais simplement que j'ai été baptisé à l'église française de Saint-Gingolph. Il n'y a pas d'église en Suisse. Le curé cachait des résistants et s'est fait brûler vif par les Allemands. Il y avait une telle tension entre les Suisses, qui étaient en majorité pro-résistants, et les occupants que lorsque la fille aînée de mon parrain et ma marraine décéda d'une méningite, ils durent laisser partir le corbillard tout seul à la frontière. Le cimetière était aussi sur France.
Mais de tout cela je n'ai rien connu, car mes parents, avant même qu'éclate le deuxième conflit mondial, furent déplacés aux Verrières dans le canton de Neuchâtel.
C'est là que je passai ma prime enfance. J'avais une grande liberté et me déplaçait à ma guise dans le village, sans être accompagné car il n'y avait pas de voiture.
Ce n'est qu'à l'âge de sept ans que j'ai commencé ma scolarité. En effet, étant né au mois de mai et l'école commençant à Pâques, je n'avais pas 6 ans lorsque l'année scolaire débuta.

Comme l'évêque ne passe faire des confirmations que tous les sept ans, il a été décidé que je ferai ma confirmation en même temps que ma mère protestante qui s'était convertie au catholicisme pour ne pas faire d'histoire. A voir avec le recul, je trouve qu'elle a fait preuve d'un grand détachement. Pour elle l'amour a primé sur les vérités de foi divergentes.

Je reçus la grâce de l'Esprit-Saint, le Souffle sacré, à Fleurier. J'y reviendrai 35 ans plus tard pour développer ma spiritualité, mais n'anticipons pas.

Une année plus tôt naquit mon frère Michel. Ma mère aurait sans doute souhaité avoir une fille. Ce n'était pas le cas et cela fut une déception pour elle. Mais elle ne l'aima pas moins pour autant et l'idée que ça devait être une fille fit son chemin. Mon frère s'amusa à la poupée et apprit à tricoter.
Quant à moi, je voulais être conoël et lorsque le docteur me demanda si je préférais avoir un petit frère ou une petite soeur, je lui répondis que je désirais un tank.
L'attache plus importante de ma mère pour mon frère n'a pas passé inaperçue à mes yeux de gosse. Je n'en ai pris conscience que plus tardivement.
Pour compenser mon complexe d'Œdipe qui ne pouvait pas se faire, j'ai compense en prenant une petite bonne-dame Anne, la fille du boulanger.

Quand la guerre prit fin, mon père fut nommé administrateur du bureau de douane de Domodossola. Il fallut partir en Italie en novembre, j'essayais de revoir ma chère Anne avant de partir mais en vain.
Domo était sous un mètre de neige lorsque nous avons débarqué. La difficulté de trouver un appartement et le confort aléatoire de ceux-ci nous a pas mal bousculés les premiers temps. En effet nous avons déménagé 4 fois en 4 mois. La quatrième était la bonne et nous sommes restés dans notre dernier logement pendant 16 ans.
Tous les postes qu'a occupé mon père se trouvaient dans le cinquième arrondissement des douanes, dont la direction était à Lausanne. En conséquence, la plupart des personnes de la colonie suisse résidant à Domo étaient d'expression romande. J'ai pu donc fréquenter l'école suisse de Domo avec, comme dans les villages de campagne, un maître d'école du Département de l'Instruction Publique du canton de Vaud pour tous les degrés et un inspecteur qui venait nous passer les examens à la fin de l'année.   
Le maître d'école se chargeait d'enseigner la Bible aux protestants et un prêtre du lieu venait nous faire le catéchisme.
Mais avant que je m'intègre à ce nouveau lieu de résidence, je sentis la nostalgie de ma petite amie. Alors je pris une carte postale pour lui dire que je voulais la marier. Mais je ne sais pas pourquoi, mes parents ne me donnèrent jamais l'adresse et le timbre pour envoyer ma carte.
Cette rencontre avortée avec une première amie laissera des traces que j'ai découvertes récemment.

A neuf ans je fis ma première communion.
Qu'est-ce que j'ai compris de la communion à l'époque ? Simplement qu'il fallait être blanc comme neige pour s'approcher de la table sainte, à jeun avant minuit et qu'il ne fallait pas croquer l'hostie.
J'allais donc communier qu'à Pâques et à Noël et, lorsque je me rendais à l'église, il n'y avait que des vieilles dames toutes de noir vêtues, avec un châle ou un foulard noir dur la tête, qui se permettaient d'aller communier.

A 14 ans, alors que j'étais en première année d'école supérieure, mon père m'envoya au collège Saint-Michel à Fribourg. J'étais à l'internat. J'avais comme compagnons Jean-François Nicod, journaliste à la TSR et Jean-Paul Gardaz, petit frère d'Emile, journaliste à la radio. Nous allions deux matins à la messe en semaine et, compte tenu que nous disposions d'une ribambelle d'abbés-enseignants, nous avions aussi un grand nombre de confesseurs à notre disposition. Nous pouvions nous confesser tous les samedis et communier le dimanche.
Si je sais que beaucoup de personnes de mon entourage ont été écœurées par cette assiduité religieuse, cela n'a pas été mon cas.
Lors d'une retraite dans ce collège, il m'a été enseigné qu'il fallait regardé chaque fille comme une mère potentielle.
Si j'ai bien appris à jouer au basket-ball, à être un champion de football de table et de billard russe, ce collège n'était pas fait pour que j'étudie. Mon père a alors trouvé un collège qui convenait mieux pour moi. Il m'a transféré au collège cantonal de Sion. Cela m'a permis de gagner deux ans d'études pour obtenir ma maturité scientifique.
Pour me rendre au collège, je passais devant une vitrine de photographe. Dans cette vitrine il y avait le magnifique portrait d'une jolie fille aux longs cheveux d'un châtain foncé. Ce visage me captivait. A quelques temps de là, est-ce que je ne vois pas sortir cette fille de l'école ménagère avec une copine! J'ai réussi à l'accrocher et nous nous sommes baladés quelques fois ensemble. Nous nous sommes si bien baladés que mes compagnons de cours m'ont vu et lorsque j'étais au tableau noir lors d'examens oraux de géométrie, ils ont suggéré à moi et au professeur d'appeler un point de la figure géométrique que je devais tracer: "S comme Simone".
J'avais le béguin pour cette jolie fille et je lui ai proposé un rendez-vous autre qu'aux sorties de l'école. Elle m'a posé un lapin et ne l'ai plus jamais revue.

Durant les 3 années de collège et les 4 années d'école polytechnique qui suivirent, j'ai logé en chambre et je rentrais chaque dominique[1] à Domo. J'avais ainsi la possibilité de retrouver mes compagnons italiens d'enfance. J'ai ainsi pu aussi comparer les grandes lignes des méthodes d'enseignements, principalement entre l'école polytechnique de Lausanne et celle de Milan.
Pendant toute mon adolescence j'ai donc vécu en milieu chrétien entièrement catholique. A 23 ans, lorsque mes parents revinrent en Suisse à Lausanne, j'étais encore adolescent. Je crois effectivement que des enfants trop cajolés et longtemps aux études restent aussi plus longtemps dans cet état d'adolescence.
Je fus surpris de la pratique religieuse dans les cantons mixtes. Comment cela pouvait-il se faire que tout le monde, à quelques exceptions près, allaient communier?   
J'ai mis du temps à trouver une explication qui ne pouvait venir que de moi-même. Si le Fils de Dieu avait pris corps en un morceau de pain c'est qu'il tenait à se donner au plus grand nombre, sans quoi il se serait fait caviar! Bien que les premiers chrétiens aient symbolisé le Christ par un poisson, ce n'est pas ça qu'il voulait être.

Vers la fin de ce que j'appelle mon adolescence, soit lorsque j'étais encore à l'école polytechnique, j'avais aussi le béguin pour une Christiane, la belle-sœur de mon cousin germain Jean. Une fois j'ai voulu l'inviter au bal de l'EPUL[2]. Ça a fait un drame à la maison. Ma mère ne voulait pas, elle connaissait parfaitement la belle-famille de mon cousin. A ses yeux c'était des vauriens. Pour que je ne l'invite pas, mes parents monnayèrent la chose en me proposant de m'acheter un nouveau veston. J'ai joué l'enfant soumis et ai invité à ce bal Marie-Antoinette, la sœur d'un copain de volée Léonard. C'était plus à sa convenance car fille d'un géomètre officiel. En douce elle me disait: "Tu sais une fille de famille riche ça aide dans la vie." Ma mère adorait les mariages princiers. Elle a tout lu sur le mariage de celle qui deviendrait Elisabeth II. Elle connaissait la longueur de la traîne et toute la liste des cadeaux de mariage. C'était pour compenser une déception profonde lors de son propre mariage. Elle avait une marraine qui était couturière ; elle lui avait fait une robe de mariée bleu ciel. Or mon père et ma mère se mariaient au Tessin le même jour que Sa sœur cadette Angelina avec le zio Ross[3] . Mon père pensait que cela allait trancher dans le paysage et a dissuadé ma mère de mettre cette fabuleuse robe. Ma mère est allée à l'église en tailleur et ma zia Agelina avec une belle robe blanche de mariée.

L'année de mon diplôme, j'ai connu la belle-sœur d'un copain de volée d'origine française René. C'est Nicole, elle était venue à Lausanne en tant que marraine du deuxième enfant de René et Annie. Elle était mon aînée de 3 ans et c'est elle qui me demanda ma main. J'hésitais. Mon père m'avait dit un jour que nous nous baladions ensemble au Tessin:"Tu sais, Si tu te maries, le choix de la femme est sans importance. Ce qui importe c'est ta manière d'être avec elle." Après une ou deux nuits de réflexion je lui ai dit oui. Et une idylle a commencé. Elle est venue travailler quelques temps au consulat général de France à Lausanne et m'a ainsi tapé tout mon rapport de diplôme. Au début de l'année suivante ça s'est gâté. Je n'ai jamais su pourquoi elle m'a quitté. Elle est tombée malade. Les docteurs ne savaient pas ce qu'elle avait. Elle a eu du regret et a demandé à René de me contacter. Comme je ne suis pas rancunier, j'ai accepté et notre idylle est repartie. Deux ans plus tard à Pâques c'était les fiançailles au Vésinet. Mes parents étaient du voyage. Le mariage était programmé pour le premier avril de l'année suivante. Et ce fut un premier avril authentique mais anticipé. La dernière fois que nous nous sommes vus, c'est pour les fêtes de fin d'année. Nous avons eu une dispute au sujet de nos futurs enfants. Nicole voulait à tout prix qu'ils soient de nationalité française et moi je ne voulais pas. Je l'ai menacée de renoncer au mariage. C'était la goutte qui faisait déborder le vase. A fin janvier je recevais sa lettre de rupture. J'avais un appartement et des meubles qui ne servaient plus à rien.

La rencontre de Chantal, ma future femme, a eu lieu à la fin de cette même année. Nous nous sommes rencontrés lors d'un cours d'arbitre de basket-ball. J’ai tout de suite vu qu'elle était amoureuse de moi à son regard. Je l'ai épatée en matière de théorie d'arbitrage; aux examens, je dois avoir été le seul à faire un sans faute. Sur le plan de la pratique c'était une autre paire de manches, j'étais un médiocre. Je n'avais moi-même pas suffisamment de pratique pour juger de l'authenticité d'une faute.
Si Chantal a voulu se marier c'est pour fuir sa famille. Elle avait 22 ans. Si moi j'ai voulu me marier c'est que je me considérais déjà un peu vieux pour ce genre de tâche. J'en avais 31. Le 7 juin 1969 je quittais définitivement le domicile familial. Lorsque la cérémonie nuptiale a été terminée et que nous sommes arrivés dans notre nouveau foyer, je me suis allongé sur le divan de notre salle de séjour et j'ai pleuré à chaudes larmes. Etait-ce dû à la relaxation après une journée trop lourde de tension, compte tenu du nombre de personnes rencontrées ou était-ce le signe d'un mauvais présage? Je ne l'ai jamais compris.

La naissance de Valérie en mars 1970 a porté un peu de joie dans le ménage. Nous étions fous d'elle. Les grands parents appréciaient bien entendu la chose. Mais déjà lors du baptême, mon père n'était plus lui-même. Il souffrait du cœur, s'est traîné tout l'été, a été hospitalisé en automne et s'est éteint entre Noël et Nouvel an.
Cette même année je devenais père et je perdais mon père. Cela m'a fait réfléchir au sens à donner à ma vie. Je me suis rendu compte que j'étais un chrétien médiocre. Il fallait que je prenne des engagements. C'est ainsi que je me suis tourné vers la politique, puis vers le social et que j'ai décidé d'améliorer mon bagage spirituel en m'inscrivant à la première volée de l'Atelier œcuménique de théologie (AOT).

Après la naissance de Véronique et le refus de vouloir avoir un autre enfant, notre relation s'est dégradée. Nous ne savions pas nous aimer. Ensemble, nous ne partagions aucune tendresse.
Mon cœur a subi un choc, lorsque je me suis aperçu que la voix de Chantal était plus tendre quand elle s'adressait à Max, un ami du basket.
Mais ce n'est pas cela qui a provoqué notre séparation. C'est les remontrances. Je ne supportais plus d'entendre quelqu'un ronchonner. Le fait d'avoir vécu, en 1983 durant 6 mois, 5 jours par semaine en stage ailleurs, ne m'a plus permis de supporter ce genre d'harcèlement continu dans ma vie.

Nous nous sommes donc séparés à l'amiable. Pour bien faire les choses et ne pas choquer notre entourage, nous avons écrit une lettre à tous nous amis et parents. Elle était signée par Chantal, Valérie et moi-même. L'argument développé était que nous ne partagions plus les mêmes points de vue; dès lors la vie communautaire n'était plus possible.
Un autre motif permettait cette séparation. C'est grâce au partage des histoires de vie que je m'en suis rendu compte. D'entendre la vie de Françoise m'a fait faire le déclic. En effet, je pense que je n'aurais jamais osé envoyer une telle lettre, si mes parents avaient été encore en vie. J’aurais peut-être dû préciser mon père  plutôt que mes parents puisque j'avais beaucoup plus d'affection pour lui que pour ma mère.
Ma mère est morte huit ans après mon père, le jour de la fête des mères. Elle vivait avec mon frère au Tessin. il s'était beaucoup attaché à elle et la pleura énormément. Une demi-heure après sa mort, il m'a dit: "Je crois que dans ma vie je ne serai jamais heureux" Il s'est marié 6 mois plus tard avec Esther que ma mère a eu l'occasion de connaître et qu'elle appréciait beaucoup.

Quelques mois avant la mort de ma mère, pressentant la chose, je me suis cassé le plateau tibial lors d'un match de basket. J’apprends, quatre jours avant d'écrire ces propos, que dans le corps humain, la partie gauche symbolise le spirituel et le féminin. C'était ma jambe gauche qui avait été touchée!
Je me suis donc rendu seul à l'enterrement et j'ai suivi le corbillard en marchand avec deux cannes anglaises. Je n'ai toutefois pas versé une seule larme. C'était une délivrance pour moi et pour elle. Je n'ai réussi à pardonner à ma mère que dix ans plus tard. Enfin, voici un peu plus d'un an, grâce à une visualisation effectuée par Rosette Poletti, j'ai pu rencontrer ma mère, lui parler. Elle m'a fait comprendre qu'elle m'avait donné que ce qu'elle possédait et qu'elle ne pouvait rien me donner de plus. J’en ai pleuré d'émotion.

Bien avant ma séparation, en 1977 déjà, à la suite d'une infection bactérienne et d'un consécutif traitement intense aux antibiotiques, je me suis senti tellement las que j'ai décidé en mai de prendre une semaine de vacances. Je me suis rendu à La Flatière au-dessus des Houches. C'est un Centre de retraite spirituel construit par le Père Ravanel avec des fonds reçus de Marthe Robin, la stigmatisée de St-Jean-de-Galore. J'ai vécu une première semaine de silence qui m'a convenu à merveille. En 1979, je suis retourné là-haut au mois de mars pour une dominique, invité par des amis d'une Communauté de base de Genève. J'ai rencontré le Père Léo Scherer s.j. et je trouve mes notes prises du 9 au 11 mars. En voici un bref extrait:
"...Le temps d'évasion même pour prier ne suffit pas. C'est vite oublié. Il faut recommencer. Il a donc été décidé de trouver un lieu de rencontre 1 fois par semaine (1 heure dont 1/2 heure de silence). Il est important d'enlever son pardessus.
Il faut être présent dans le corps que je suis. La respiration est importante. La respiration peut devenir prière et la prière respiration.
. . . Respiration profonde. Il faut situer son corps sur le centre de gravité qui est le bourrillon[4] et se désenraciner du sol. Je n'ai pas réussi à le faire, ça viendra me dit Scherer. Comment et en quelle position prie-t-on longuement ? Je ne prie jamais longuement. J'ai mal aux chairs; les os me blessent
"

L'Esprit souffle où il veut, même en Orient.

Cela se passait juste un an avant que je me rende à Fleurier pour un week-end de sensibilisation au zen et que je fasse la connaissance d'Henri Hartung. Dès lors, je monterai régulièrement au Centre de rencontres spirituelles et de méditation de Fleurier pour des dominiques, voire même des semaines. C'est ainsi que je me suis retrouvé sur le lieu où j'avais reçu le Saint-Esprit lors de ma confirmation 35 années plus tôt; ce Souffle sacré qui planait sur les eaux dès les origines du monde, selon la Genèse.
J'apprenais ainsi à respirer, d'abord sur un petit banc de prière, puis bien des années plus tard, lorsque nous nous sommes faits engueuler par Henri Hartung, j'ai commencé à trouver une posture de demi lotus. Dix-sept ans plus tard, j'ai dépassé le mal aux chairs et les os qui blessent!

Je ne me contentais pas d'aller à Fleurier. J'avais le privilège de m'y rendre avec un nombre suffisamment grand de Genevois[5](es) pour que nous puissions méditer ensemble chaque semaine également à Genève.
Grâce à ce Centre, j'ai découvert en premier lieu Karlfried Graf Dürckheim dans ses livres d’abord. Une phrase m'a beaucoup touchée: "De même qu'une foi accessible au doute n'est pas une vraie foi, une liberté qui s'appuie sur l'absence de contraintes existentielles n'est pas une liberté authentique. C'est dans la dépendance existentielle même que l'homme témoigne de la liberté engendrée par son lien au surnaturel."[6] Puis, je l’ai rencontré personnellement grâce à Henri.

J'ai eu l'occasion de rencontrer également le Père Enomiya Lassalle s.j. en 1984 à la Pentecôte, ainsi que le Père Jacques Breton, de l'ordre des Bénédictins. Jacques Breton garde un contact permanent avec des maîtres et moines bouddhistes. Il a fondé le Centre Assise à St-Gervais-en-Vexin[7] , situé à 60 km au Nord-Ouest de Paris, centre auquel je me sens rattaché depuis la fermeture de celui de Fleurier.

Enfin, il faut aussi que je nomme le sage hindou Ramana Maharshi qu'Henri Hartung a eu l'occasion de rencontrer après la seconde guerre mondiale, lorsqu'il a été envoyé en mission en Inde par le Général De Gaulle pour enquêter sur l’influence de Mao Tsétung. Il lui a consacré un livre[8] .
Henri Hartung est décédé assez brusquement en juillet 1988. Il était pour moi un père spirituel. Le Centre a subsisté encore un peu plus de deux ans grâce à Sylvie Hartung, la femme d'Henri avec l'aide de quelques membres volontaires. Cependant, dès qu'elle s'est retirée, le Centre n'a pas survécu.
Henri Hartung appelait parfois son centre le Centre des fidélités. Il voulait à tout prix éviter de faire du syncrétisme et demandait à chacun de choisir sa tradition religieuse. Notre unité s'effectuait dans l'assise silencieuse. Cependant le 80 % des membres n'étaient pas chrétiens, ils avaient besoin d'un maître ou d'un gourou. Henri ne se considérait pas comme tel. Cependant il s'attribuait une fonction de Responsable spirituel, comme il aimait à le dire. Pour les membres chrétiens, nous n'avons qu'un maître intérieur: Jésus-Christ. Nous avons été minorisés en assemblée et le Centre a fermé ses portes.

En 1983, lors d'un séjour à Fleurier, j'ai eu l'occasion de vivre un instant d'illumination lorsque je méditais seul dans le zendo[9]. Je pris conscience que tout ce qui m'arrivait dans la vie, tous les événements que j'avais vécus, ou même que j'aurais à vivre, étaient intimement liés. Ils n'étaient pas le fruit du hasard. Depuis ce jour-là, je crois fermement à la prédestination compatible avec la liberté totale d'agir que nous laisse le Seigneur Dieu.
Depuis que j'ai découvert l'assise silencieuse, je considère que cette manière de se tenir est la meilleure façon de pénétrer au cœur de moi-même pour mieux me connaître et emmagasiner les énergies spirituelles nécessaires au discernement, au cheminement dans la vie, pour servir en Sa présence, comme nous le demande la prière eucharistique. Alors la méditation devient le préalable pour que toute notre action soit prière et louange ou contribution à la construction du royaume divin.

En 1989 m'est venue l'idée d'exprimer mon interprétation du message biblique laissé par les prophètes, les évangélistes et les premiers apôtres. Je l’ai nommé Epître de Thomas aux chrétiens.

Si j'ai pu me séparer de ma femme en 1983, c'est peut-être aussi parce que j'avais évolué quelque peu dans mon esprit intérieur. La déculpabilisation de mes actes avait fait sans doute du chemin et par la méditation je recevais aussi les énergies nécessaires pour faire face à une vie plus solitaire.
Trois ans plus tard, la crise d'adolescence de notre fille Véronique faisant son chemin, Christiane m'a demandé de m'en occuper car elle ne la supportait plus. En relisant mon journal du 10 juin 1979, soit 7 ans plus tôt, je prédisais la chose. Durant les années d'école de Véronique c'est moi qui ai suivi son instruction et participais aux réunions de l'Association des parents. J’ai aussi quelque peu bouquiné et notamment lu le livre du docteur Dodson Le père et son enfant. C'est ce qui m'a permis de devenir prophète!

Du studio en ville, nous sommes passés à la villa avec un grand jardin. Pour m'occuper de ma fille, j'ai arrêté toutes mes activités extra-professionnelles et me suis mis au ménage et au jardinage. Juste une fois par semaine, je m'occupais d'un groupe de jeunes adolescents en paroisse, que j'ai suivi jusqu'à la confirmation.
Comme le loyer de la villa était élevé, je sous-louais une pièce. Ma première locataire était Christine Meyer, une Bernoise qui rentrait de trois ans d'aide technique en Amazonie péruvienne. Elle venait à Genève pour suivre les cours de l'Institut universitaire d'études pour le développement (IUED). Comme j'avais été actif au sein de la Déclaration de Berne, nos pensées s'entendaient à merveilles. Plusieurs de ses copains et copines d'études venaient chez nous. Nous avons passé quelques bonnes soirées à nous sensibiliser au jeu du Mondopoly.
Après Vhristine, j'ai sous-loué une chambre à une connaissance. Il s'agit de Sahara une Maeza qui travaillait comme aide-infirmière à l'hôpital de La Tour à Meyrin. Avec elle la situation s'est compliquée. En tant que femme d'origine africaine, elle s'est crue autorisée à devenir la maîtresse de maison. Cela a créé un conflit avec ma fille Valérie.

En 1989, avec Valérie nous quittions la villa de Meyrin pour nous rapprocher de mon lieu de travail. Décidément Meyrin était trop bruyant. Nous nous trouvions presque dans l'axe de la piste d'aviation de Cointrin et mes oreilles ne supportaient plus le vacarme. Je partais en regrettant le jardin où je me plaisais beaucoup. Mais mon regret a vite été oublié. Nous avions une petite chienne, voulue par ma fille, qui était facile à garder grâce à un grand jardin. Dès lors, il fallait aller la balader. J'ai ainsi découvert les berges du Rhône en amont du pont Sous-Terre où se trouvent une flore et une faune merveilleuses. La plus grand étonnement a été sans doute de découvrir une famille de merles blancs.
Ici nous avions sous-loué à une étudiante allemande, Yolanda, qui venait à Genève faire du droit international. Un matin de novembre, lorsque je me lève, j'entends la radio "beugler" à la cuisine. Yolanda écoutait les nouvelles car le mur de Berlin venait de tomber. Elle était Berlinoise.
C'était une fille étrange, elle avait un don pour utiliser avec très haute rationalité le téléphone. A contrario j'étais en pétard après lui. J’ai trop souvent été frustré par des interruptions de conversations lorsque j'étais dans le bureau d'un collègue ou d'un directeur. C'est le téléphone et non la personne qui a la priorité. L'étrangeté de Yolanda est due au fait qu'un jour, ayant perdu ses clés, je les ai retrouvées dans le réfrigérateur.

C'est à ce moment-là que commence pour moi une nouvelle idylle. Lors des 20 ans de l'Atelier oecuménique de théologie j'ai eu l'occasion de rencontrer une ancienne compagne de volée: Anne-Lise. Nous avons eu le coup de foudre pendant une promenade. Anne-Lise était de dix ans mon aînée, veuve depuis quelque temps. Son mari Adrien, que j'avais bien connu à l'AOT, avait exprimé le désir que ses cendres soient dispersées dans la nature. Elle n'avait jamais eu le courage de le faire; les cendres de son mari étaient enterrées dans une urne sur la tombe de son père. Avec le pasteur Pierre Reymond nous avons réussi à satisfaire le vœu d'Adrien grâce une petite cérémonie d'adieu en dispersant ses cendres au bord de la Versoix. Avec Anne-Lise qui était réformée, nous avons décidé d'aller alternativement le dimanche au culte et à la messe. Cela a aussi été l'occasion d'un engagement commun plus important dans le cadre de l'Action des chrétiens pour l'abolition de la torture et pour les actions de parrainage de requérants d'asile.
Durant cette idylle j'étais encore séparé. Anne-Lise me l'a fait remarquer. Alors, pour lui faire plaisir et lui montrer que mon amour était sincère, j'ai décidé de lancer la procédure de divorce. Cela s'est fait facilement. Ma femme Chantal vivait avec son ami Alain. Elle n'a fait aucune objection, d'autant plus que c'était elle qui avait prononcé le mot divorce en premier lors de nos altercations et bien que j'aie pris l'initiative de la séparation. Cette séparation aura ainsi duré 9 ans et 9 mois.

Anne-Lise était très attachée aux mots et non aux actes. Si je lui disais: "Je n'aime pas lorsque tu fais telle chose", elle retenait uniquement que je ne l'aimais pas. Alors, il nous a fallu aller voir ensemble son médecin qui essayait, par des entretiens prolongés, à décortiquer nos différends.
Cependant, je ne me rendais pas compte que Anne-Lise était possessive. J'avais par contre remarqué forcément qu'elle était jalouse car j'ai dû renoncer à aller méditer chaque semaine. A ses yeux il y avait trop de femmes dans le groupe.
La goutte qui a fait déborder le vase est venue lorsque j'ai autorisé Chantal à venir manger chez moi et Valérie à midi, car il y avait trop de zizanie sur son lieu de travail. Je ne la voyais d'ailleurs que fortuitement, car lorsqu'elle arrivait je partais promener le chien et à mon retour elle était loin. Anne-Lise m'a fait savoir que s'en était terminé de notre relation.
J'ai été révolté par cette séparation. Je lui en ai voulu pendant quelque temps et me suis manifesté par quelques messages scripturaires amers.
Anne-Lise a donc été le moyen qui m'a permis de divorcer. Je lui en suis reconnaissant.

A la fin de l'année 1992, l'Etat a proposé aux fonctionnaires, de la tranche d'âge de 55 à 60 ans, de prendre leur retraite. C'était une aubaine. En même temps, mon ex-femme Chantal m'annonçait qu'elle quittait Genève pour aller s'installer à Morges. Je récupérais son appartement qui était toujours à mon nom. En janvier 1993, je prenais 15 jours de vacances et allais méditer à Fleurier pour essayer de voir clair. Devais-je prendre ma retraite ou non? A la fin de mon séjour la réponse était là; j'avais fait ce que je devais  faire au travail et je quittais à la fin de l'année.
Mais les 4 pièces où nous étions venus habiter avec Valérie et la nouvelle sous-locataire étaient trop petites. D'autre part je sentais que ma fille était devenue adulte. Elle avait 23 ans et s'était trouvée un emploi. Je l'ai quittée à Pâques. Le lundi de Pâques je me trouvais seul dans un studio et j'ai pleuré à chaudes larmes cette séparation. Je réalisais que c'était définitif.
Pendant l'année qui me restait à travailler, j'ai eu l'occasion de pouvoir faire mon testament professionnel concernant les connaissances technologiques que j'ai acquises durant plus de vingt ans essentiellement au service des routes.

En janvier 1994, je partais 15 jours au Sud de l'Inde, à quatre heures de taxi au sud-ouest de Madras. C'était dans le village de Tiruvanamalai où se trouvait l'ashram de Ramana Maharshi. Cet ashram se situait également au pied de la montagne d'Arunachala dédiée au Dieu Shiva. J'ai ainsi fait la connaissance du sage Annamalai, premier disciple de Ramana. Il m'a fait comprendre le même message que Jésus-Christ: "Je suis avec vous où que vous soyez". J'ai compris cela après trois rencontres. A la quatrième, je n'avais plus de questions à lui poser et je repartais sans la moindre nostalgie.
En février de cette même année, je me suis rendu un mois à ASSISE, chez le Père Jacques Breton pour faire retraite et mon premier sesshin de 7 jours[10] . J'en ai profité pour aller voir la cathédrale de Chartres sous la neige.
A fin mars de cette même année, j'ai fait le pèlerinage d'Onex à St-Jacques-de-Compostelle. Le 28 mai 1994, après avoir jeté un dernier regard sur la superbe cathédrale de Leon, j'écrivais ceci dans mon journal: "...ce lieu saint, construit par la foi des hommes d'un temps révolu. Dieu attend, dans l'ici et maintenant, que les hommes construisent d'autres cathédrales, des millions de cathédrales intérieures. Pour cela il nous faut demander qu'une seule chose au Seigneur: "Habiter sa maison tous les jours de sa vie" (Ps.23) Et je joignais en annexe à mon journal, PARFUMS DU CHEMIN, un texte sur la cathédrale.

Depuis que j'ai quitté Valérie, je vivais dans un petit studio de 12 mètres carrés, dans une villa au bord de l'Aire, en lisière de forêt. C'était pour moi une vie d'ermite très agréable. Cependant, me sentant quelque peu le cœur en peine, j'acceptai d'entrer en correspondance avec une personne qui cherchait une âme jumelle. En juin 1993, j'ai eu l'occasion de la rencontrer à deux reprises. C'était Béatrice, énigmatique, elle était encore sur la réserve. Elle m'écrivit pour me dire de ne pas être prête à poursuivre une relation avec moi. Quinze mois plus tard, soit un mois après mon retour de St-Jacques, je recevais une lettre d'elle me demandant de nous revoir. J'hésitais à mon tour. Est-ce que je voulais être ermite ou recommencer une vie normale. Pour y voir plus clair, je décidai de repartir à ASSISE. Je crois cependant que ma décision était déjà prise; je ne quittais pas Béatrice en la laissant dans l'anxiété. Deux jours avant mon départ j'écrivais ces propos dans mon journal:
"Ai-je besoin qu'une femme m’aime et que je l'aime ou puis-je m'en passer et livrer mon cœur à tous les êtres de la Terre qui sont bénis de Dieu ? Il faut clarifier cela.
Je suis incapable de me passer de tendresse. Qui d'autre qu'une femme peut me la donner? Je ne peux pas me contenter d'un Dieu pur esprit. Dieu s'incarne encore aujourd'hui. La tendresse doit être incarnée.
"
Trois jours plus tard j'écrivais à Béatrice un poème de fiançailles. Lorsque je suis amoureux je me sens poète dans l'âme. Il faudrait cependant que cela dure.
Puis encore deux jours après j'écrivais, inspiré par le Cantique des Cantiques commenté par St-Bernard:
Régine "Languit en mon absence", son "amour est plein d'ardeur" Son amour s'est donner ou sait donner. Donner sans compter. "Aimer pour être aimé", c'est la réciprocité. Pour "déborder d'Amour" il faut être "uni à Dieu" Comme on aime sans compter, "Dieu on l'aime sans mesure" "Rien ne peut combler une créature faite à l'image de Dieu. Rien. …Si ce n'est Dieu lui-même qui est AMOUR-don de soi." L'âme doit "se dilater pour être capacité" d'amour. Ce n'est qu'en aimant que nous accueillons.
La "tendresse de l'amour" doit dépasser nos fautes. L'amour est pardon. Saurons-nous pardonner jusqu'au bout?
"Aimer de tout son coeur, de toute son âme, de toutes ses forces"c'est le moyen sûr de ne point se laisser attirer par les caresses, ni séduire par les artifices, ni abattre par les injures.
"On devient ce qu'on AIME" dit Saint-Bernard (S. Cant 82, 8). L'adage dit aussi "Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es." Qu'ai-je aimé, qu'ai-je fréquenté, pendant plus de la moitié d'une vie? J'ai l'impression de ne pas le savoir. C'est toute une série de petits événements qui se succèdent et ne me donnent pas le sentiment de faire un tout.

Béatrice est ma chérie depuis bientôt deux ans et demie. Divorcée depuis 10 ans, elle a deux filles: Nicole 20 ans et Céline 17 ans. J'ai réussi à m'entendre avec elles. C'était pour nous deux quelque chose d'important.

Considérations finales

La femme est l'avenir de l'homme chante Jean Ferrat. Je crois bien que c'est incontestablement vrai. J'entends par là plus que jamais, comme le dit tout au long de ses écrits Maurice Zundel. Oui, l'homme est à devenir.
Avec le OUI de la femme, Dieu a pu donner vie à Jésus. La femme était là à sa naissance, elle était au pied de la croix à sa mort et la première à connaître sa résurrection dans le tombeau
vide.
La femme est comparable à l'Orient, son âme est bien là; elle vit de tout son corps et de toute son âme. L'homme est dans sa tête, son intellect, son esprit, il est comparable à l'Occident.
Pour que nous soyons réconciliés, il faut que ces deux natures se complètent harmonieusement. C'est ainsi que commence le Royaume[11] .

[1] Terme français de remplacement de l'anglicanisme week-end.

[2] Ecole Polytechnique de l'Université de Lausanne.

[3] C'est le surnom de mon oncle par alliance. Il avait les cheveux roux et le visage rempli de point de rousseur. Son nom de baptême était Stefano. Je ne l'ai jamais entendu prononcé.

[4] Expression de suisse romande signifiant nombril.

[5] De domicile, les Genevois et Genevoises de souche sont des mouches blanches.

[6] Extrait de son livre Méditer. Pourquoi et comment?

[7] Pour plus d'information sur ce Centre cf: http://assise.free.fr

[8] Présence de Ramana Maharshi, réédite par Drevy-Livres en octobre 1987.

[9] Salle consacrée à la meditation za zen.

[10] Période de méditation intense représentant l'équivalent de 50 heures d'assise silencieuse.

[11] Ces propos ont été écrits en 1996. Dix ans plus tard, venant corroborer ce dernier paragraphe, le lecteur peut lire la belle encyclique de Benoît XVI Deus caritas est, terminée à Noël 2006 et publiée un mois plus tard.