Histoire de vie et spiritualité
Fils
d'un père tessinois et d'une mère vaudoise, je
suis né à l'autre bout du lac Léman,
Saint-Gingolph, un an avant qu'éclate la seconde guerre
mondiale, soit en 1938.
Je ne me souviens pas de ce premier lieu de séjour. Je sais
simplement que j'ai été baptisé
à l'église française de
Saint-Gingolph. Il n'y a pas d'église en Suisse. Le
curé cachait des résistants et s'est fait
brûler vif par les Allemands. Il y avait une telle tension
entre les Suisses, qui étaient en majorité
pro-résistants, et les occupants que lorsque la fille
aînée de mon parrain et ma marraine
décéda d'une méningite, ils durent
laisser partir le corbillard tout seul à la
frontière. Le cimetière était aussi
sur France.
Mais de tout cela je n'ai rien connu, car mes parents, avant
même qu'éclate le deuxième conflit
mondial, furent déplacés aux Verrières
dans le canton de Neuchâtel.
C'est là que je passai ma prime enfance. J'avais une grande
liberté et me déplaçait à
ma guise dans le village, sans être accompagné car
il n'y avait pas de voiture.
Ce n'est qu'à l'âge de sept ans que j'ai
commencé ma scolarité. En effet, étant
né au mois de mai et l'école
commençant à Pâques, je n'avais pas 6
ans lorsque l'année scolaire débuta.
Comme l'évêque ne passe faire des confirmations que tous les sept ans, il a été décidé que je ferai ma confirmation en même temps que ma mère protestante qui s'était convertie au catholicisme pour ne pas faire d'histoire. A voir avec le recul, je trouve qu'elle a fait preuve d'un grand détachement. Pour elle l'amour a primé sur les vérités de foi divergentes.
Je reçus la grâce de l'Esprit-Saint, le Souffle sacré, à Fleurier. J'y reviendrai 35 ans plus tard pour développer ma spiritualité, mais n'anticipons pas.
Une année plus tôt naquit mon
frère Michel. Ma mère aurait sans doute
souhaité avoir une fille. Ce n'était pas le cas
et cela fut une déception pour elle. Mais elle ne l'aima pas
moins pour autant et l'idée que ça devait
être une fille fit son chemin. Mon frère s'amusa
à la poupée et apprit à tricoter.
Quant à moi, je voulais être conoël et
lorsque le docteur me demanda si je préférais
avoir un petit frère ou une petite soeur, je lui
répondis que je désirais un tank.
L'attache plus importante de ma mère pour mon
frère n'a pas passé inaperçue
à mes yeux de gosse. Je n'en ai pris conscience que plus
tardivement.
Pour compenser mon complexe d'Œdipe qui ne pouvait
pas se faire, j'ai compense en prenant une petite bonne-dame Anne, la
fille du boulanger.
Quand la guerre prit fin, mon père fut
nommé administrateur du bureau de douane de Domodossola. Il
fallut partir en Italie en novembre, j'essayais de revoir ma
chère Anne avant de partir mais en vain.
Domo était sous un mètre de neige lorsque nous
avons débarqué. La difficulté de
trouver un appartement et le confort aléatoire de ceux-ci
nous a pas mal bousculés les premiers temps. En effet nous
avons déménagé 4 fois en 4 mois. La
quatrième était la bonne et nous sommes
restés dans notre dernier logement pendant 16 ans.
Tous les postes qu'a occupé mon père se
trouvaient dans le cinquième arrondissement des douanes,
dont la direction était à Lausanne. En
conséquence, la plupart des personnes de la colonie suisse
résidant à Domo étaient d'expression
romande. J'ai pu donc fréquenter
l'école suisse de Domo avec, comme dans les villages de
campagne, un maître d'école du
Département de l'Instruction Publique du canton de Vaud pour
tous les degrés et un inspecteur qui venait nous passer les
examens à la fin de
l'année.
Le maître d'école se chargeait d'enseigner la
Bible aux protestants et un prêtre du lieu venait nous faire
le catéchisme.
Mais avant que je m'intègre à ce nouveau lieu de
résidence, je sentis la nostalgie de ma petite amie. Alors
je pris une carte postale pour lui dire que je voulais la marier. Mais
je ne sais pas pourquoi, mes parents ne me donnèrent jamais
l'adresse et le timbre pour envoyer ma carte.
Cette rencontre avortée avec une première amie
laissera des traces que j'ai découvertes
récemment.
A neuf ans je fis ma première communion.
Qu'est-ce que j'ai compris de la communion à
l'époque ? Simplement qu'il fallait être blanc
comme neige pour s'approcher de la table sainte, à jeun
avant minuit et qu'il ne fallait pas croquer l'hostie.
J'allais donc communier qu'à Pâques et
à Noël et, lorsque je me rendais à
l'église, il n'y avait que des vieilles dames toutes de noir
vêtues, avec un châle ou un foulard noir dur la
tête, qui se permettaient d'aller communier.
A 14 ans, alors que j'étais en première
année d'école supérieure, mon
père m'envoya au collège Saint-Michel
à Fribourg. J'étais à
l'internat. J'avais comme compagnons Jean-François Nicod,
journaliste à la TSR et Jean-Paul Gardaz, petit
frère d'Emile, journaliste à la radio.
Nous allions deux matins à la messe en semaine et, compte
tenu que nous disposions d'une ribambelle
d'abbés-enseignants, nous avions aussi un grand nombre de
confesseurs à notre disposition. Nous pouvions nous
confesser tous les samedis et communier le dimanche.
Si je sais que beaucoup de personnes de mon entourage ont
été écœurées par
cette assiduité religieuse, cela n'a pas
été mon cas.
Lors d'une retraite dans ce collège, il m'a
été enseigné qu'il fallait
regardé chaque fille comme une mère potentielle.
Si j'ai bien appris à jouer au basket-ball, à
être un champion de football de table et de billard russe, ce
collège n'était pas fait pour que
j'étudie. Mon père a alors
trouvé un collège qui convenait mieux pour moi.
Il m'a transféré au collège cantonal
de Sion. Cela m'a permis de gagner deux ans d'études pour
obtenir ma maturité scientifique.
Pour me rendre au collège, je passais devant une vitrine de
photographe. Dans cette vitrine il y avait le magnifique portrait d'une
jolie fille aux longs cheveux d'un châtain foncé.
Ce visage me captivait. A quelques temps de là, est-ce que
je ne vois pas sortir cette fille de l'école
ménagère avec une copine! J'ai
réussi à l'accrocher et nous nous sommes
baladés quelques fois ensemble. Nous nous sommes si bien
baladés que mes compagnons de cours m'ont vu et lorsque
j'étais au tableau noir lors d'examens oraux de
géométrie, ils ont suggéré
à moi et au professeur d'appeler un point de la figure
géométrique que je devais tracer: "S comme
Simone".
J'avais le béguin pour cette jolie fille et je lui ai
proposé un rendez-vous autre qu'aux sorties de
l'école. Elle m'a posé un lapin et ne l'ai plus
jamais revue.
Durant les 3 années de collège et les 4
années d'école polytechnique qui suivirent, j'ai
logé en chambre et je rentrais chaque dominique[1]
à Domo. J'avais ainsi la possibilité de
retrouver mes compagnons italiens d'enfance. J'ai
ainsi pu aussi comparer les grandes lignes des méthodes
d'enseignements, principalement entre l'école
polytechnique de Lausanne et celle de Milan.
Pendant toute mon adolescence j'ai donc vécu en milieu
chrétien entièrement catholique. A 23 ans,
lorsque mes parents revinrent en Suisse à Lausanne,
j'étais encore adolescent. Je crois effectivement que des
enfants trop cajolés et longtemps aux études
restent aussi plus longtemps dans cet état d'adolescence.
Je fus surpris de la pratique religieuse dans les cantons mixtes.
Comment cela pouvait-il se faire que tout le monde, à
quelques exceptions près, allaient
communier?
J'ai mis du temps à trouver une explication qui ne pouvait
venir que de moi-même. Si le Fils de Dieu avait pris corps en
un morceau de pain c'est qu'il tenait à se donner au plus
grand nombre, sans quoi il se serait fait caviar! Bien que les premiers
chrétiens aient symbolisé le Christ par un
poisson, ce n'est pas ça qu'il voulait
être.
Vers la fin de ce que j'appelle mon adolescence, soit lorsque j'étais encore à l'école polytechnique, j'avais aussi le béguin pour une Christiane, la belle-sœur de mon cousin germain Jean. Une fois j'ai voulu l'inviter au bal de l'EPUL[2]. Ça a fait un drame à la maison. Ma mère ne voulait pas, elle connaissait parfaitement la belle-famille de mon cousin. A ses yeux c'était des vauriens. Pour que je ne l'invite pas, mes parents monnayèrent la chose en me proposant de m'acheter un nouveau veston. J'ai joué l'enfant soumis et ai invité à ce bal Marie-Antoinette, la sœur d'un copain de volée Léonard. C'était plus à sa convenance car fille d'un géomètre officiel. En douce elle me disait: "Tu sais une fille de famille riche ça aide dans la vie." Ma mère adorait les mariages princiers. Elle a tout lu sur le mariage de celle qui deviendrait Elisabeth II. Elle connaissait la longueur de la traîne et toute la liste des cadeaux de mariage. C'était pour compenser une déception profonde lors de son propre mariage. Elle avait une marraine qui était couturière ; elle lui avait fait une robe de mariée bleu ciel. Or mon père et ma mère se mariaient au Tessin le même jour que Sa sœur cadette Angelina avec le zio Ross[3] . Mon père pensait que cela allait trancher dans le paysage et a dissuadé ma mère de mettre cette fabuleuse robe. Ma mère est allée à l'église en tailleur et ma zia Agelina avec une belle robe blanche de mariée.
L'année de mon diplôme, j'ai connu la belle-sœur d'un copain de volée d'origine française René. C'est Nicole, elle était venue à Lausanne en tant que marraine du deuxième enfant de René et Annie. Elle était mon aînée de 3 ans et c'est elle qui me demanda ma main. J'hésitais. Mon père m'avait dit un jour que nous nous baladions ensemble au Tessin:"Tu sais, Si tu te maries, le choix de la femme est sans importance. Ce qui importe c'est ta manière d'être avec elle." Après une ou deux nuits de réflexion je lui ai dit oui. Et une idylle a commencé. Elle est venue travailler quelques temps au consulat général de France à Lausanne et m'a ainsi tapé tout mon rapport de diplôme. Au début de l'année suivante ça s'est gâté. Je n'ai jamais su pourquoi elle m'a quitté. Elle est tombée malade. Les docteurs ne savaient pas ce qu'elle avait. Elle a eu du regret et a demandé à René de me contacter. Comme je ne suis pas rancunier, j'ai accepté et notre idylle est repartie. Deux ans plus tard à Pâques c'était les fiançailles au Vésinet. Mes parents étaient du voyage. Le mariage était programmé pour le premier avril de l'année suivante. Et ce fut un premier avril authentique mais anticipé. La dernière fois que nous nous sommes vus, c'est pour les fêtes de fin d'année. Nous avons eu une dispute au sujet de nos futurs enfants. Nicole voulait à tout prix qu'ils soient de nationalité française et moi je ne voulais pas. Je l'ai menacée de renoncer au mariage. C'était la goutte qui faisait déborder le vase. A fin janvier je recevais sa lettre de rupture. J'avais un appartement et des meubles qui ne servaient plus à rien.
La rencontre de Chantal, ma future femme, a eu lieu
à la fin de cette même année. Nous nous
sommes rencontrés lors d'un cours d'arbitre de basket-ball.
J’ai tout de suite vu qu'elle était amoureuse de
moi à son regard. Je l'ai épatée en
matière de théorie d'arbitrage; aux examens, je
dois avoir été le seul à faire un sans
faute. Sur le plan de la pratique c'était une autre paire de
manches, j'étais un médiocre. Je n'avais
moi-même pas suffisamment de pratique pour juger de
l'authenticité d'une faute.
Si Chantal a voulu se marier c'est pour fuir sa famille. Elle avait 22
ans. Si moi j'ai voulu me marier c'est que je me considérais
déjà un peu vieux pour ce genre de
tâche. J'en avais 31. Le 7 juin 1969 je quittais
définitivement le domicile familial. Lorsque la
cérémonie nuptiale a été
terminée et que nous sommes arrivés dans notre
nouveau foyer, je me suis allongé sur le divan de notre
salle de séjour et j'ai pleuré à
chaudes larmes. Etait-ce dû à la relaxation
après une journée trop lourde de tension, compte
tenu du nombre de personnes rencontrées ou
était-ce le signe d'un mauvais présage? Je ne
l'ai jamais compris.
La naissance de Valérie en mars 1970 a
porté un peu de joie dans le ménage. Nous
étions fous d'elle. Les grands parents
appréciaient bien entendu la chose. Mais
déjà lors du baptême, mon
père n'était plus lui-même. Il
souffrait du cœur, s'est traîné tout
l'été, a été
hospitalisé en automne et s'est éteint entre
Noël et Nouvel an.
Cette même année je devenais père et je
perdais mon père. Cela m'a fait
réfléchir au sens à donner
à ma vie. Je me suis rendu compte que j'étais un
chrétien médiocre. Il fallait que je prenne des
engagements. C'est ainsi que je me suis tourné vers la
politique, puis vers le social et que j'ai décidé
d'améliorer mon bagage spirituel en m'inscrivant
à la première volée de l'Atelier
œcuménique de théologie (AOT).
Après la naissance de Véronique
et le refus de vouloir avoir un autre enfant, notre relation s'est
dégradée. Nous ne savions pas nous aimer.
Ensemble, nous ne partagions aucune tendresse.
Mon cœur a subi un choc, lorsque je me suis aperçu
que la voix de Chantal était plus tendre quand elle
s'adressait à Max, un ami du basket.
Mais ce n'est pas cela qui a provoqué notre
séparation. C'est les remontrances. Je ne supportais plus
d'entendre quelqu'un ronchonner. Le fait d'avoir vécu, en
1983 durant 6 mois, 5 jours par semaine en stage ailleurs, ne m'a plus
permis de supporter ce genre d'harcèlement continu dans ma
vie.
Nous nous sommes donc séparés
à l'amiable. Pour bien faire les choses et ne pas choquer
notre entourage, nous avons écrit une lettre à
tous nous amis et parents. Elle était signée par
Chantal, Valérie et moi-même. L'argument
développé était que nous ne partagions
plus les mêmes points de vue; dès lors la vie
communautaire n'était plus possible.
Un autre motif permettait cette séparation. C'est
grâce au partage des histoires de vie que je m'en suis rendu
compte. D'entendre la vie de Françoise m'a fait faire le
déclic. En effet, je pense que je n'aurais jamais
osé envoyer une telle lettre, si mes parents avaient
été encore en vie. J’aurais
peut-être dû préciser mon
père plutôt que mes parents puisque
j'avais beaucoup plus d'affection pour lui que pour ma mère.
Ma mère est morte huit ans après mon
père, le jour de la fête des mères.
Elle vivait avec mon frère au Tessin. il s'était
beaucoup attaché à elle et la pleura
énormément. Une demi-heure après sa
mort, il m'a dit: "Je crois que dans ma vie je ne serai jamais
heureux" Il s'est marié 6 mois plus tard avec
Esther que ma
mère a eu l'occasion de connaître et qu'elle
appréciait beaucoup.
Quelques mois avant la mort de ma mère, pressentant
la chose, je me suis cassé le plateau tibial lors d'un match
de basket. J’apprends, quatre jours avant d'écrire
ces propos, que dans le corps humain, la partie gauche symbolise le
spirituel et le féminin. C'était ma jambe gauche
qui avait été touchée!
Je me suis donc rendu seul à l'enterrement et j'ai suivi le
corbillard en marchand avec deux cannes anglaises. Je n'ai toutefois
pas versé une seule larme. C'était une
délivrance pour moi et pour elle. Je n'ai réussi
à pardonner à ma mère que dix ans plus
tard. Enfin, voici un peu plus d'un an, grâce à
une visualisation effectuée par Rosette Poletti, j'ai pu
rencontrer ma mère, lui parler. Elle m'a fait comprendre
qu'elle m'avait donné que ce qu'elle possédait et
qu'elle ne pouvait rien me donner de plus. J’en ai
pleuré d'émotion.
Bien avant ma séparation, en 1977
déjà, à la suite d'une infection
bactérienne et d'un consécutif traitement intense
aux antibiotiques, je me suis senti tellement las que j'ai
décidé en mai de prendre une semaine de vacances.
Je me suis rendu à La Flatière au-dessus des
Houches. C'est un Centre de retraite spirituel construit par le
Père Ravanel avec des fonds reçus de Marthe
Robin, la stigmatisée de St-Jean-de-Galore. J'ai
vécu une première semaine de silence qui m'a
convenu à merveille. En 1979, je suis retourné
là-haut au mois de mars pour une dominique,
invité par des amis d'une Communauté de base de
Genève. J'ai rencontré le Père
Léo Scherer s.j. et je trouve mes notes prises du 9 au 11
mars. En voici un bref extrait:
"...Le temps d'évasion même pour prier ne
suffit
pas. C'est vite oublié. Il faut recommencer. Il a donc
été décidé de trouver un
lieu de rencontre 1 fois par semaine (1 heure dont 1/2 heure de
silence). Il est important d'enlever son pardessus.
Il faut être présent dans le corps que je suis. La
respiration est importante. La respiration peut devenir
prière et la prière respiration.
. . . Respiration profonde. Il faut situer son corps sur le centre de
gravité qui est le bourrillon[4]
et se
désenraciner du sol. Je n'ai pas réussi
à le faire, ça viendra me dit Scherer. Comment et
en quelle position prie-t-on longuement ? Je ne prie jamais longuement.
J'ai mal aux chairs; les os me blessent"
L'Esprit souffle où il veut, même en Orient.
Cela se passait juste un an avant que je me rende à Fleurier pour un week-end de sensibilisation au zen et que je fasse la connaissance d'Henri Hartung. Dès lors, je monterai régulièrement au Centre de rencontres spirituelles et de méditation de Fleurier pour des dominiques, voire même des semaines. C'est ainsi que je me suis retrouvé sur le lieu où j'avais reçu le Saint-Esprit lors de ma confirmation 35 années plus tôt; ce Souffle sacré qui planait sur les eaux dès les origines du monde, selon la Genèse.J'apprenais ainsi à respirer, d'abord sur un petit banc de prière, puis bien des années plus tard, lorsque nous nous sommes faits engueuler par Henri Hartung, j'ai commencé à trouver une posture de demi lotus. Dix-sept ans plus tard, j'ai dépassé le mal aux chairs et les os qui blessent!
Je ne me contentais pas d'aller à Fleurier. J'avais
le
privilège de m'y rendre avec un nombre suffisamment grand de
Genevois[5](es)
pour que nous puissions méditer ensemble
chaque semaine également à Genève.
Grâce à ce Centre, j'ai découvert en
premier lieu Karlfried Graf Dürckheim dans ses livres
d’abord. Une phrase m'a beaucoup touchée: "De
même qu'une foi accessible au doute n'est pas une vraie foi,
une liberté qui s'appuie sur l'absence de contraintes
existentielles n'est pas une liberté authentique. C'est dans
la dépendance existentielle même que l'homme
témoigne de la liberté engendrée par
son lien au surnaturel."[6] Puis, je
l’ai
rencontré
personnellement grâce à Henri.
J'ai eu l'occasion de rencontrer également le Père Enomiya Lassalle s.j. en 1984 à la Pentecôte, ainsi que le Père Jacques Breton, de l'ordre des Bénédictins. Jacques Breton garde un contact permanent avec des maîtres et moines bouddhistes. Il a fondé le Centre Assise à St-Gervais-en-Vexin[7] , situé à 60 km au Nord-Ouest de Paris, centre auquel je me sens rattaché depuis la fermeture de celui de Fleurier.
Enfin, il faut aussi que je nomme le sage hindou Ramana
Maharshi qu'Henri Hartung a eu l'occasion de rencontrer
après la seconde guerre mondiale, lorsqu'il a
été envoyé en mission en Inde par le
Général De Gaulle pour enquêter sur
l’influence de Mao Tsétung. Il lui a
consacré un livre[8]
.
Henri Hartung est décédé assez
brusquement en juillet 1988. Il était pour moi un
père spirituel. Le Centre a subsisté encore un
peu plus de deux ans grâce à Sylvie Hartung, la
femme d'Henri avec l'aide de quelques membres volontaires. Cependant,
dès qu'elle s'est retirée, le Centre n'a pas
survécu.
Henri Hartung appelait parfois son centre le Centre des
fidélités. Il voulait à tout
prix
éviter de faire du syncrétisme et demandait
à chacun de choisir sa tradition religieuse. Notre
unité s'effectuait dans l'assise silencieuse. Cependant le
80 % des membres n'étaient pas chrétiens, ils
avaient besoin d'un maître ou d'un gourou. Henri ne se
considérait pas comme tel. Cependant il s'attribuait une
fonction de Responsable spirituel, comme il aimait
à le
dire. Pour les membres chrétiens, nous n'avons qu'un
maître intérieur: Jésus-Christ. Nous
avons été minorisés en
assemblée et le Centre a fermé ses portes.
En 1983, lors d'un séjour à Fleurier,
j'ai eu l'occasion de vivre un instant d'illumination lorsque je
méditais seul dans le zendo[9]. Je pris
conscience que tout ce
qui m'arrivait dans la vie, tous les événements
que j'avais vécus, ou même que j'aurais
à vivre, étaient intimement liés. Ils
n'étaient pas le fruit du hasard. Depuis ce
jour-là, je crois fermement à la
prédestination compatible avec la liberté totale
d'agir que nous laisse le Seigneur Dieu.
Depuis que j'ai découvert l'assise silencieuse, je
considère que cette manière de se tenir est la
meilleure façon de pénétrer au
cœur de moi-même pour mieux me connaître
et emmagasiner les énergies spirituelles
nécessaires au discernement, au cheminement dans la vie,
pour servir en Sa présence, comme nous le
demande la
prière eucharistique. Alors la méditation devient
le préalable pour que toute notre action soit
prière et louange ou contribution à la
construction du royaume divin.
En 1989 m'est venue l'idée d'exprimer mon interprétation du message biblique laissé par les prophètes, les évangélistes et les premiers apôtres. Je l’ai nommé Epître de Thomas aux chrétiens.
Si j'ai pu me séparer de ma femme en 1983, c'est
peut-être aussi parce que j'avais
évolué quelque peu dans mon esprit
intérieur. La déculpabilisation de mes actes
avait fait sans doute du chemin et par la méditation je
recevais aussi les énergies nécessaires pour
faire face à une vie plus solitaire.
Trois ans plus tard, la crise d'adolescence de notre fille
Véronique faisant son chemin, Christiane m'a
demandé de m'en occuper car elle ne la supportait plus. En
relisant mon journal du 10 juin 1979, soit 7 ans plus tôt, je
prédisais la chose. Durant les années
d'école de Véronique c'est moi qui ai suivi son
instruction et participais aux réunions de l'Association des
parents. J’ai aussi quelque peu bouquiné et
notamment lu le livre du docteur Dodson Le père et
son
enfant. C'est ce qui m'a permis de devenir
prophète!
Du studio en ville, nous sommes passés à
la villa avec un grand jardin. Pour m'occuper de ma fille, j'ai
arrêté toutes mes activités
extra-professionnelles et me suis mis au ménage et au
jardinage. Juste une fois par semaine, je m'occupais d'un groupe de
jeunes adolescents en paroisse, que j'ai suivi jusqu'à la
confirmation.
Comme le loyer de la villa était
élevé, je sous-louais une pièce. Ma
première locataire était Christine Meyer, une
Bernoise qui rentrait de trois ans d'aide technique en Amazonie
péruvienne. Elle venait à Genève pour
suivre les cours de l'Institut universitaire d'études pour
le développement (IUED). Comme j'avais
été actif au sein de la Déclaration
de
Berne, nos pensées s'entendaient à
merveilles.
Plusieurs de ses copains et copines d'études venaient chez
nous. Nous avons passé quelques bonnes soirées
à nous sensibiliser au jeu du Mondopoly.
Après Vhristine, j'ai sous-loué une chambre
à une connaissance. Il s'agit de Sahara une Maeza qui
travaillait comme aide-infirmière à
l'hôpital de La Tour à Meyrin. Avec elle la
situation s'est compliquée. En tant que femme d'origine
africaine, elle s'est crue autorisée à devenir la
maîtresse de maison. Cela a créé un
conflit avec ma fille Valérie.
En 1989, avec Valérie nous quittions la villa de
Meyrin pour nous rapprocher de mon lieu de travail.
Décidément Meyrin était trop bruyant.
Nous nous trouvions presque dans l'axe de la piste d'aviation de
Cointrin et mes oreilles ne supportaient plus le vacarme. Je partais en
regrettant le jardin où je me plaisais beaucoup. Mais mon
regret a vite été oublié. Nous avions
une petite chienne, voulue par ma fille, qui était facile
à garder grâce à un grand jardin.
Dès lors, il fallait aller la balader. J'ai ainsi
découvert les berges du Rhône en amont du pont
Sous-Terre où se trouvent une flore et une faune
merveilleuses. La plus grand étonnement a
été sans doute de découvrir une
famille de merles blancs.
Ici nous avions sous-loué à une
étudiante allemande, Yolanda, qui venait à
Genève faire du droit international. Un matin de novembre,
lorsque je me lève, j'entends la radio "beugler"
à la cuisine. Yolanda écoutait les nouvelles car
le mur de Berlin venait de tomber. Elle était Berlinoise.
C'était une fille étrange, elle avait un don pour
utiliser avec très haute rationalité le
téléphone. A contrario
j'étais en
pétard après lui. J’ai trop souvent
été frustré par des interruptions de
conversations lorsque j'étais dans le bureau d'un
collègue ou d'un directeur. C'est le
téléphone et non la personne qui a la
priorité. L'étrangeté de Yolanda est
due au fait qu'un jour, ayant perdu ses clés, je les ai
retrouvées dans le réfrigérateur.
C'est à ce moment-là que commence pour
moi une nouvelle idylle. Lors des 20 ans de l'Atelier
oecuménique de théologie j'ai eu l'occasion de
rencontrer une ancienne compagne de volée: Anne-Lise. Nous
avons eu le coup de foudre pendant une promenade. Anne-Lise
était de dix ans mon aînée, veuve
depuis quelque temps. Son mari Adrien, que j'avais bien connu
à l'AOT, avait exprimé le désir que
ses cendres soient dispersées dans la nature. Elle n'avait
jamais eu le courage de le faire; les cendres de son mari
étaient enterrées dans une urne sur la tombe de
son père. Avec le pasteur Pierre Reymond nous avons
réussi à satisfaire le vœu d'Adrien
grâce une petite cérémonie d'adieu en
dispersant ses cendres au bord de la Versoix. Avec Anne-Lise qui
était réformée, nous avons
décidé d'aller alternativement le dimanche au
culte et à la messe. Cela a aussi été
l'occasion d'un engagement commun plus important dans le cadre de
l'Action des chrétiens pour l'abolition de la torture et
pour les actions de parrainage de requérants d'asile.
Durant cette idylle j'étais encore
séparé. Anne-Lise me l'a fait remarquer. Alors,
pour lui faire plaisir et lui montrer que mon amour était
sincère, j'ai décidé de lancer la
procédure de divorce. Cela s'est fait facilement. Ma femme
Chantal vivait avec son ami Alain. Elle n'a fait aucune objection,
d'autant plus que c'était elle qui avait prononcé
le mot divorce en premier lors de nos altercations
et bien que j'aie
pris l'initiative de la séparation. Cette
séparation aura ainsi duré 9 ans et 9 mois.
Anne-Lise était très attachée
aux mots et non aux actes. Si je lui disais: "Je n'aime pas
lorsque tu
fais telle chose", elle retenait uniquement que je ne
l'aimais pas.
Alors, il nous a fallu aller voir ensemble son médecin qui
essayait, par des entretiens prolongés, à
décortiquer nos différends.
Cependant, je ne me rendais pas compte que Anne-Lise était
possessive. J'avais par contre remarqué forcément
qu'elle était jalouse car j'ai dû renoncer
à aller méditer chaque semaine. A ses yeux il y
avait trop de femmes dans le groupe.
La goutte qui a fait déborder le vase est venue lorsque j'ai
autorisé Chantal à venir manger chez moi et
Valérie à midi, car il y avait trop de zizanie
sur son lieu de travail. Je ne la voyais d'ailleurs que fortuitement,
car lorsqu'elle arrivait je partais promener le chien et à
mon retour elle était loin. Anne-Lise m'a fait savoir que
s'en était terminé de notre relation.
J'ai été révolté par cette
séparation. Je lui en ai voulu pendant quelque temps et me
suis manifesté par quelques messages scripturaires amers.
Anne-Lise a donc été le moyen qui m'a permis de
divorcer. Je lui en suis reconnaissant.
A la fin de l'année 1992, l'Etat a
proposé aux fonctionnaires, de la tranche d'âge de
55 à 60 ans, de prendre leur retraite. C'était
une aubaine. En même temps, mon ex-femme Chantal
m'annonçait qu'elle quittait Genève pour aller
s'installer à Morges. Je récupérais
son appartement qui était toujours à mon nom. En
janvier 1993, je prenais 15 jours de vacances et allais
méditer à Fleurier pour essayer de voir clair.
Devais-je prendre ma retraite ou non? A la fin de mon séjour
la réponse était là; j'avais fait ce
que je devais faire au travail et je quittais à la
fin de l'année.
Mais les 4 pièces où nous étions venus
habiter avec Valérie et la nouvelle sous-locataire
étaient trop petites. D'autre part je sentais que ma fille
était devenue adulte. Elle avait 23 ans et
s'était trouvée un emploi. Je l'ai
quittée à Pâques. Le lundi de
Pâques je me trouvais seul dans un studio et j'ai
pleuré à chaudes larmes cette
séparation. Je réalisais que c'était
définitif.
Pendant l'année qui me restait à travailler, j'ai
eu l'occasion de pouvoir faire mon testament professionnel concernant
les connaissances technologiques que j'ai acquises durant plus de vingt
ans essentiellement au service des routes.
En janvier 1994, je partais 15 jours au Sud de l'Inde,
à quatre heures de taxi au sud-ouest de Madras.
C'était dans le village de Tiruvanamalai où se
trouvait l'ashram de Ramana Maharshi. Cet ashram se situait
également au pied de la montagne d'Arunachala
dédiée au Dieu Shiva. J'ai ainsi fait la
connaissance du sage Annamalai, premier disciple de Ramana. Il m'a fait
comprendre le même message que Jésus-Christ: "Je
suis avec vous où que vous soyez". J'ai compris
cela
après trois rencontres. A la quatrième, je
n'avais plus de questions à lui poser et je repartais sans
la moindre nostalgie.
En février de cette même année, je me
suis rendu un mois à ASSISE, chez le
Père Jacques
Breton pour faire retraite et mon premier sesshin de 7 jours[10]
. J'en ai
profité pour aller voir la cathédrale de Chartres
sous la neige.
A fin mars de cette même année, j'ai fait le
pèlerinage d'Onex à St-Jacques-de-Compostelle. Le
28 mai 1994, après avoir jeté un dernier regard
sur la superbe cathédrale de Leon, j'écrivais
ceci dans mon journal: "...ce lieu saint, construit par la foi
des
hommes d'un temps révolu. Dieu attend, dans l'ici et
maintenant, que les hommes construisent d'autres
cathédrales, des millions de cathédrales
intérieures. Pour cela il nous faut demander qu'une seule
chose au Seigneur: "Habiter sa maison tous les jours de sa vie"
(Ps.23)
Et je joignais en annexe à mon journal, PARFUMS DU
CHEMIN, un texte sur la cathédrale.
Depuis que j'ai quitté Valérie, je
vivais dans un petit studio de 12 mètres carrés,
dans une villa au bord de l'Aire, en lisière de
forêt. C'était pour moi une vie d'ermite
très agréable. Cependant, me sentant quelque peu
le cœur en peine, j'acceptai d'entrer en correspondance avec
une personne qui cherchait une âme jumelle. En juin 1993,
j'ai eu l'occasion de la rencontrer à deux reprises.
C'était Béatrice, énigmatique, elle
était encore sur la réserve. Elle
m'écrivit pour me dire de ne pas être
prête à poursuivre une relation avec moi. Quinze
mois plus tard, soit un mois après mon retour de St-Jacques,
je recevais une lettre d'elle me demandant de nous revoir.
J'hésitais à mon tour. Est-ce que je voulais
être ermite ou recommencer une vie normale. Pour y voir plus
clair, je décidai de repartir à ASSISE.
Je crois
cependant que ma décision était
déjà prise; je ne quittais pas
Béatrice en la laissant dans
l'anxiété. Deux jours avant mon départ
j'écrivais ces propos dans mon journal:
"Ai-je besoin qu'une femme m’aime et que je l'aime
ou puis-je
m'en passer et livrer mon cœur à tous les
êtres de la Terre qui sont bénis de Dieu ? Il faut
clarifier cela.
Je suis incapable de me passer de tendresse. Qui d'autre qu'une femme
peut me la donner? Je ne peux pas me contenter d'un Dieu pur esprit.
Dieu s'incarne encore aujourd'hui. La tendresse doit être
incarnée."
Trois jours plus tard j'écrivais à
Béatrice un poème de fiançailles.
Lorsque je suis amoureux je me sens poète dans
l'âme. Il faudrait cependant que cela dure.
Puis encore deux jours après j'écrivais,
inspiré par le Cantique des Cantiques commenté
par St-Bernard:
Régine "Languit en mon absence", son "amour est
plein
d'ardeur" Son amour s'est donner ou sait donner. Donner sans compter.
"Aimer pour être aimé", c'est la
réciprocité. Pour "déborder d'Amour"
il faut être "uni à Dieu" Comme on aime sans
compter, "Dieu on l'aime sans mesure" "Rien ne peut combler une
créature faite à l'image de Dieu. Rien.
…Si ce n'est Dieu lui-même qui est AMOUR-don de
soi." L'âme doit "se dilater pour être
capacité" d'amour. Ce n'est qu'en aimant que nous
accueillons.
La "tendresse de l'amour" doit dépasser nos fautes. L'amour
est pardon. Saurons-nous pardonner jusqu'au bout?
"Aimer de tout son coeur, de toute son âme, de toutes ses
forces"c'est le moyen sûr de ne point se laisser attirer par
les caresses, ni séduire par les artifices, ni abattre par
les injures.
"On devient ce qu'on AIME" dit Saint-Bernard (S. Cant 82,
8). L'adage dit aussi "Dis-moi qui tu fréquentes, je te
dirai qui tu es." Qu'ai-je aimé, qu'ai-je
fréquenté, pendant plus de la moitié
d'une vie? J'ai l'impression de ne pas le savoir. C'est toute une
série de petits événements qui se
succèdent et ne me donnent pas le sentiment de faire un
tout.
Béatrice est ma chérie depuis bientôt
deux ans et demie. Divorcée depuis 10 ans, elle a deux
filles: Nicole 20 ans et Céline 17 ans. J'ai
réussi à m'entendre avec elles.
C'était pour nous deux quelque chose d'important.
Considérations finales
La femme est l'avenir de l'homme chante Jean Ferrat. Je crois bien que c'est incontestablement vrai. J'entends par là plus que jamais, comme le dit tout au long de ses écrits Maurice Zundel. Oui, l'homme est à devenir.Avec le OUI de la femme, Dieu a pu donner vie à Jésus. La femme était là à sa naissance, elle était au pied de la croix à sa mort et la première à connaître sa résurrection dans le tombeau
vide.
La femme est comparable à l'Orient, son âme est bien là; elle vit de tout son corps et de toute son âme. L'homme est dans sa tête, son intellect, son esprit, il est comparable à l'Occident.
Pour que nous soyons réconciliés, il faut que ces deux natures se complètent harmonieusement. C'est ainsi que commence le Royaume[11] .
[1] Terme français de remplacement de l'anglicanisme week-end.
[2] Ecole Polytechnique de l'Université de Lausanne.
[3] C'est le surnom de mon oncle par alliance. Il avait les cheveux roux et le visage rempli de point de rousseur. Son nom de baptême était Stefano. Je ne l'ai jamais entendu prononcé.
[4] Expression de suisse romande signifiant nombril.
[5] De domicile, les Genevois et Genevoises de souche sont des mouches blanches.
[6] Extrait de son livre Méditer. Pourquoi et comment?
[7] Pour plus d'information sur ce Centre cf: http://assise.free.fr
[8] Présence de Ramana Maharshi, réédite par Drevy-Livres en octobre 1987.
[9] Salle consacrée à la meditation za zen.
[10] Période de méditation intense représentant l'équivalent de 50 heures d'assise silencieuse.
[11] Ces propos ont été écrits en 1996. Dix ans plus tard, venant corroborer ce dernier paragraphe, le lecteur peut lire la belle encyclique de Benoît XVI Deus caritas est, terminée à Noël 2006 et publiée un mois plus tard.